LES HERBES FOLLES
Publié le 3 novembre 2009 par Bordeaux Plus
Catégorie Les rencontres de Bordeaux Plus
Rencontre avec…
Alain Resnais
Les apparitions en public du cinéaste sont rares, un vrai moment de grâce !
LES HERBES FOLLES
son nouveau film en compétition à Cannes 2009 : Prix Exceptionnel du Jury. Un besoin de croire, mais aussi de ne pas savoir…
Interview : Luce Tornier
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h44
L’histoire : Marguerite n’avait pas prévu qu’on lui volerait son sac à la sortie du magasin. Encore moins que le voleur jetterait le contenu dans un parking. Quant à Georges, s’il avait pu se douter, il ne se serait pas baissé pour le ramasser.
Notes de Bordeaux Plus : L’adaptation du roman de Christian Gailly (L’Incident), un auteur connu pour ses questions sans réponse, et de l’équivoque, montre les égarements de la raison, et les enchaînements du hasard. À presque 87 ans, un brin de malice dans ses yeux, le cinéaste, toujours aussi surprenant, mélange les genres, nous offrant ainsi un véritable tourbillon d’idées et de mise en scène. On y trouve deux générations d’acteurs, les comédiens habituels de Resnais (Sabine Azéma, André Dussolier), des nouveaux venus, des habitués de Desplechin (Anne Cosigny), Emmanuelle Devos, Mathieu Almaric, Michel Vuillermoz).
L’auteur a-t-il vu le film ?
“Dans l’accord que nous avions, il était stipulé qu’il verrait la première copie standard et qu’il déciderait alors de laisser ou retirer son nom du générique. Il est venu à cette première projection et il n’a pas retiré son nom du générique. Pour autant, il n’a pas participé à la promotion. Je n’ai eu que son approbation tacite. D’après mes producteurs, qui lui ont parlé, il était très satisfait.”
À l’image du titre, vous donnez beaucoup d’inventivité et de créativité, qu’a pensé le romancier du fait que son titre ‘L’incident’, soit devenu ‘Les herbes folles’ ?
“Je ne peux pas donner son opinion. Le titre du film est venu d’une anecdote simple : j’étais dans un petit café de la rue de la Convention et le patron en me servant mon café sur le zinc m’a dit ‘Vous préparez quelque chose ? Comment ça va s’appeler ?‘. Je lui dis ‘L’incident’, il me dit ‘Quoi ?’. Je répète, il dit : ‘L’accident ? C’est un remake ?’. Donc, ce n’était pas un bon titre. Et il m’a semblé que ‘Les herbes folles’ définissait bien ces personnages qui ne devraient pas se rencontrer ni s’aimer, et qui étaient aussi déraisonnables que ces herbes qu’on voit pousser au bas des immeubles, qui s’accrochent.”
Vous dites que vous mettez six mois à constituer la distribution alors que ce sont souvent les mêmes ?
“Oui, mais Sabine Azéma, André Dussollier, Pierre Arditi, etc. travaillent beaucoup. Il faut donc
attendre que tout le monde soit disponible en même temps. La distribution elle-même prend souvent deux jours. Pour autant, je ne sais pas à l’avance que ce sera eux.”
Quel cheminement vous a amené à choisir Dussollier dans ce personnage torturé, on retrouve le blues du type mal à l’aise dans son couple dans On Connaît bien la chanson ?
“J’avais l’impression qu’il pouvait incarner les contradictions et les mystères de ce Georges Palet dont on peut toujours penser qu’il a un passé trouble, ou que c’est un homme qui fantasme sans arrêt. C’est un film totalement sur l’imaginaire, il faut avoir confiance dans l’interprétation. Et je suis content quand il y a plusieurs interprétations possibles d’une même scène. Ainsi, quand j’ai une bonne prise, j’en fais toujours d’autres, en demandant différentes émotions aux comédiens. Ce qui m’intéresse, c’est qu’un acteur me surprenne par une intonation, un jeu de scène imprévu. C’est ce qui explique les prises ajoutées après que j’ai obtenu une bonne scène."
Dentiste de son état, Marguerite Muir déçoit Georges. Elle le remercie poliment, l’éconduit, ne répond pas à ses lettres. Pourquoi ce personnage féminin s’appelle Mlle Muire ?
“Dans le film de Mankiewicz, elle ne se prénomme pas Marguerite. Cela dit, il y a une énigme : Gailly a dit qu’il allait très rarement au cinéma. Je vois pourtant beaucoup d’allusions cinématographiques dans le livre. Je me suis bien gardé d’en ajouter de mon cru. Gailly est un homme extrêmement réservé, discret, ironique, séduisant, sympathique.”
Qu’est-ce qui vous donne le plus de plaisir dans le processus de fabrication d’un film : la préparation, la manière de raconter l’histoire qui vous passionne le plus, ou le spectacle de la virtuosité des comédiens ?
“Le plus dur de tourner avec moi, c’est l’impression d’attendre sans arrêt. Je suis très lent, mais je m’impatiente très rapidement. Ce qui est drôle c’est que ma vitesse de tournage n’a pas changé depuis le début. Mes premiers films c’était deux minutes utiles par jour : ça n’a pas bougé. Le plus dur c’est le tournage et un peu le montage. La préparation je trouve ça très dur.”
Vous aimez questionner l’âme, toujours à l’affût d’une imprévisible rencontre. Vous vous dites instinctif, est-ce que ça vous gêne d’entendre que vous êtes un auteur instinctif ?
“Ce n’est pas une injure, donc je ne peux pas mal le prendre, mais ce n’est pas ma préoccupation. Pour moi, c’est le film qui compte. J’ai toujours l’impression que je ne sers à rien du tout ! Le metteur en scène est vraiment une petite pièce de l’ensemble. Mais il y a la phrase de Joseph von Sternberg qui disait : ‘Vous pensez bien que si les metteurs en scène ne servaient à rien, il y a longtemps que les producteurs les auraient supprimés.”
Le long-métrage démarre sur le récit des habitudes de Marguerite par la voix-off d’Edouard Baer. Vous passez d’un univers à l’autre, parodiant ainsi certaines scènes types du cinéma. Le mot fin s’affiche dans le dos du héros lors du bisou supposé final, sur le fond musical de la 20th Century Fox, alors que le film n’est pas encore terminé. Parlez-nous de cette vraie fin ?
“Si elle vous donne une sensation de plaisir et de bonheur, tout va bien. Pour moi, elle est toute simple, c’est la vie qui continue. Vous avez vu le fermier sur son tracteur trouver qu’il ne fallait pas faire de la voltige avec ce type d’avion ? On passe à sa ferme, puis à sa femme agacée par sa petite fille qui n’arrête pas de parler. C’est comme ça dans le livre. Nous n’avons pas souhaité expliquer, un commentaire aurait alourdi.”
Quelle a été votre réaction lorsque vous avez reçu votre prix à Cannes cette année ?
“J’étais bien assis dans mon fauteuil, je commençais à me rassurer car je suis très timide, et l’idée de monter sur scène est assez douloureuse. On est toujours content d’avoir des récompenses. Là, c’était drôle car il y a eu l’effet de surprise.”
André DUSSOLLIER
Bashung chantait Madame Rêve, dans le film de Resnais, votre personnage rêve.
Qu’est-ce qui vous surprend encore chez lui, aujourd’hui ?
“D’abord le choix des sujets, l’intérêt qu’il a pour certaines choses, le pouvoir de la mort, dans L’amour à mort, son goût pour certains auteurs. L’éclectisme des sujets et des rôles, la fantaisie sur le tournages. Il a un passé inattendu dans lequel on s’intègre.”
Vous le suivrez les yeux fermés ?
“J’aimerai bien, mais lui ne veut pas ! Il m’oblige à les ouvrir sur chaque rôle. Il pense à la corrélation qu’il peut y avoir entre nous et le personnage. Le fait qu’on se connaisse nous oblige à nous surprendre, à créer quelque chose à chaque fois.”
Sabine AZEMA
Ce film-là, vous le voyez comment ?
“C’est une œuvre d’art, c’est encore une période de Renais. On est suivi par la caméra, on fait partie de ce tableau vivant. Il est unique cet homme-là !"
Il y a quelque chose qui vous agace quand même ?
“Ah, ah… Disons que je suis quelqu’un de rapide, et lui est très calme.”
Que diriez-vous aux gens qui ne connaissent pas Resnais ?
“Essayons de nous élever, essayons d’avoir un peu de hauteur, d’avoir du beau.”
C’est un réalisateur qui aime se mettre en danger, comment êtes-vous devant sa caméra ?
“J’ai eu le coup de foudre pour la caméra, j’aime cet objet, je joue avec, je la sens fiévreuse. Je peux être très timide par moments. La caméra prend quelque chose que je ne pensais pas donner.”











