UNE EXECUTION ORDINAIRE
Publié le 2 février 2010 par Bordeaux Plus
Catégorie Les rencontres de Bordeaux Plus
Rencontre avec…
André Dussollier
Marina Hands
Un formidable face à face d’acteurs dans
UNE EXECUTION ORDINAIRE
de Marc Dugain
Interview : Luce Tornier
J’ai supprimé tous ceux qui m’étaient indispensables, depuis ils ont prouvé qu’ils ne l’étaient pas” Staline
Marc Dugain est notamment l’auteur de la Chambre des officiers adapté au cinéma en 2001, et récompensé par de nombreux prix littéraires. Après nous avoir fait pénétrer dans les coulisses du FBI avec la Malédiction d’Edgard, l’auteur est passé pour la première fois derrière la caméra, et nous offre une véritable fresque de la Russie contemporaine. Inspirée de faits réels, elle nous montre le profond mépris pour la vie manifestée par les gardiens paranoïaques de l’empire russe. Hasard des sorties de films, plusieurs acteurs en ce début d’année se livrent à des métamorphoses exceptionnelles. Marc Dugain a choisi de confier l’univers de Staline à André Dussollier, à la grande surprise de ce dernier, tout se passe entre lui et Marina Hands.
André DUSSOLLIER
Jouer un personnage hors-norme, on s’y prend comment, est-ce la démence du pari qui vous a séduit ?
“C’est surprenant, ensuite vient l’interrogation, on se dit, comment ont-ils pensé ça, est-ce un défi ? Vraiment c’est surprenant. Mais c’est tellement excitant que des gens aient pu y penser, sans chercher les raisons, je m’appuie peut-être avec vanité sur le désir que j’ai de jouer des personnages différents, et cela les a peut-être frappés ou interpellés. Je regarde les photos de Staline, et je me dis, il y aura beaucoup de chemin à faire.”
Cette usurpation d’identité se passe comment ?
“Je vois deux attitudes qui sont assez symptômatiques du personnage. La manière d’être toujours renversé en arrière, l’œil drivé, son embonpoint, bonhomme qui peut-être rassurant, mais avec une attitude de jugement et un œil assassin qui peut être inquiétant aussi. À partir de là, je commence à entrevoir le personnage, je travaille chez moi tout seul, et j’essaye de créer des prolongements du comportement Stalinien. Ensuite, je vois des films, il n’y a pas beaucoup de documents, notamment quatre discours devant un public acquis, à qui il ordonne d’ailleurs de se taire et d’arrêter d’applaudir. C’était une manière de parler, d’être face à l’auditoire, qui était déjà assez frappante. On n’a pas de film sur Staline dans l’intimité, on n’a que ça. C’est là-dessus que je compte construire et broder. Puis après vient la troisième étape qui est celle des maquilleurs qui vont m’aider à aller au plus proche de la représentation du personnage." (Prothèses, du poids dans mes chaussures pour avoir cette démarche un peu paysanne et terrienne de Staline etc.)
Et cette voix ?
“C’est un peu ma chance que dans le souvenir de la mémoire collective, on connaît la voix d’Hitler, de de Gaulle mais pas de Staline. En fait, j’écoute ça, c’est un peu monocorde, c’est des discours qui durent trois heures et assez uniformes. Je me dis c’est ma chance, je ne peux pas me permettre ma voix à moi, il faut que ce soit des mots fantasmés, quelque chose qui ajoute ou qui vienne de la représentation du personnage. Organiquement, il faut qu’elle soit inhérente ou cohérente, avec la manière de parler, le rythme, la respiration de Staline. Cette manière aussi doucereuse qu’il a d’être familier avec son interlocuteur, de lui dire des choses de la vie de tous les jours, et puis tout d’un coup des choses d’une violence absolument inouïe. Cela me permet de créer une voix de gros chat qui joue avec une souris !”
Il n’a jamais d’emportement ?
“Non, il dit des choses tellement terribles même dans ses écrits, il a une manière de traiter l’être humain qui est quantité négligeable pour lui. Seul le but compte. On le prenait pour un crétin, mais va s’avérer être un stratège qui va procéder par élimination.”
On prend un plaisir troublant à être tout entier Staline ?
“Oui, en effet c’est assez rare qu’on puisse avoir des rôles où il n’y a pas une once d’humanité ou d’émotion devant l’autre. Il y a une sorte de pouvoir qu’il est rare de ressentir dans un rôle. C’est comme un jeu d’échecs, c’est comme une manipulation géante. On sait ce qu’on dit, ce qu’on fait, à la fois il est bonhomme, et à la fois il est terrible.”
Dans le film ; il est au soir de sa vie ?
“Il y a un bouquin qui dit : ces malades qui nous gouvernent, l’incidence que cela a pu avoir… Il est mort seul, il a tout fait pour ça, il a tellement éliminé.”
Marina HANDS
Vous êtes dans l’émotion, il vous arrive quelque chose d’exceptionnel, vous résistez à Staline, c’est intéressant à interpréter comme personnage ?
“Oui, toutes les questions au niveau du jeu, de la complexité était passionnant. Tout devait être dans la subtilité, dans le non-dit, l’hyper présent, qui sont des choses très difficiles à faire. Mais il y avait tellement d’éléments passionnants. Cette femme a un espèce d’instinct, elle est naturelle, c’est une battante, même si elle perd ses forces il y a une résistance. C’est le personnage le plus mystérieux.”
Vous êtes d’origine russe ?
“Oui, j’espère que ça apporte, ça brasse quelque chose dans l’inconscient !”
Vous avez eu des doutes, c’est assez complexe comme personnage ?
“Oui, elle parle peu finalement, donc tous ses gestes doivent exprimer une force de résistance. Tout ce qui est complexe me motive. La question qui arrive quand on vous propose ce rôle : comment par la fiction se rapprocher d’une vérité. Je devais encore plus me glisser dans le personnage qui avait existé, avec une inquiétude. Mais vous savez, je suis un peu comme les gens qui aiment les mathématiques, plus l’équation est difficile à résoudre, plus cela me plaît.”
Jouer aux côtés de Dussollier est rassurant ?
“Oui, j’ai été totalement émerveillée de jouer à ses côtés. Avec lui, on se reprécisait les choses, on était très solidaires et motivés. Je n’ai jamais vu quelqu’un travailler comme il travaille. Avoir un partenaire comme André est mieux qu’une aide, c’est un extraordinaire stimulant. Deux mois de tournage très éprouvant, concentrée, j’y ai laissé des plumes. J’ai mis du temps à en sortir, j’étais contente qu’Anna s’en aille. Des rôles comme ça me rendent plus humaine. Tout au long du tournage, j’ai eu l’impression que nous étions plus ou moins des fous. C’est peut-être pour ça que je suis particulièrement attachée au film.”











